Combien pareils aux vagabonds des cieux sont les poètes !

 

   Ne semblent-ils pas être, comme les planètes, en communication avec d'autres mondes ? Ne nous parlent-ils pas de choses à venir aussi bien que de choses dès longtemps révolues, perdues dans la mémoire raciale de l'homme ? Ne sont-ils pas les émissaires d'un autre monde ? N'est-ce pas là le sens de leur fugitif séjour sur la terre ?

 

   Nous vivons parmi des faits qui sont morts tandis qu'ils vivent dans les signes et les symboles. Leur ardent désir coïncide avec les nôtres, seulement quand nous approchons du périhélie. Ils tentent de nous détacher de nos amarres ; ils nous incitent à voler avec eux sur les ailes de l'esprit. Ils annoncent sans cesse la venue de choses futures et nous les crucifions parce que nous vivons dans la peur de l'inconnu.

 

   Chez le poète, les ressorts de l'action sont cachés. Type plus évolué que le reste de l'espèce — et ici j'entends par poètes » tous ceux qui vivent par l'esprit et l'imagination — il lui est accordé seulement la même période de gestation qu'aux autres hommes. Il doit continuer sa gestation après sa naissance. Le monde qu'il habitera n'est pas le même que le nôtre. Sa compréhension des choses est semblable à celle d'un homme qui, venant d'un monde de quatre dimensions, vivrait dans un monde de trois. Il est dans notre monde, non de notre monde. Son allégeance est ailleurs. Sa mission est de nous détourner, de nous rendre intolérable ce monde étriqué qui nous limite.

 

 

 

 

   Les signes et les symboles employés par le poète sont une des preuves les plus certaines que le langage est un moyen d'exprimer l'inexprimable et l'impénétrable. Dès que les symboles deviennent communicables sur tous les plans, ils perdent leur force et leur valeur. Demander au poète de parler le langage du commun des hommes, c'est comme attendre du prophète des prédictions limpides. La voix qui nous vient de royaumes plus hauts, plus distants est voilée de secret et de mystère. Ce qui appartient au monde de l'esprit, ou de l'éternel, élude toute explication. Le langage du poète est asymptotique ; il est parallèle à la vie intérieure quand celle-ci approche l'infini de l'esprit. C'est par ce registre intérieur que l'homme sans langage, pour ainsi dire, communique avec le poète. C'est une question non d'éducation verbale mais de développement spirituel.

                                                                                                                                                                                     HENRY MILLER