La métamorphose chez Nijinsky

Si on contemple ses photographies, toutes sont habitées d'un puissant souffle intérieur.

Elles transmettent un dynamisme physique et une mobilité permanente qu'on peut définir comme une animalité naturelle.

Derrière le costume vibre la chair et derrière le sourire apparaît une poésie pure et profonde qui transmet 

encore à notre regard la résonance émotive que le spectateur du Théâtre de Châtelet ressentait en 1909.

 

'il ne dansait aucun de ses rôles, il en trouvait l'essence'

Giselle

   Le don fabuleux de métamorphose (corporelle et spirituelle) de Waslaw Nijinsky exalté dans sa très brève carrière a été confirmé par d'innombrables témoignages iconographiques, écrits et oraux émanant des personnalités les plus diverses.

  

   Doté d'un physique très particulier qui déroute certains de ses professeurs, le danseur joint à une petite taille, des jambes exceptionnellement musclées, des chevilles épaisses dont il sait exploiter la faculté de bondir avec élasticité, se maintenant dans les airs, il s'étire et plane sans préparation.

Son cou long, large porte une petite tête au menton un peu lourd, aux cheveux plats et rares, qu'illumine, quand il lui convient, un regard profond et velouté d'une singulière intensité.

   Tamara Karsavina qui deviendra sa plus fidèle partenaire rapporte que l'opinion générale portée sur lui était:  "Il n'a pas très bon aspect et ne sera jamais un mime de premier plan"

   Très jeune, il s'est pourtant -tout en développant sa prodigieuse technique- attaché à la qualité expressive de l'artiste exemplaire que fut Pavel Gerdt et qu'il retrouva comme professeur de mime et perfectionnement de 1909 à 1911, à l'époque où lui-même s'affirmait dans maintes créations.

   De façon caractéristique Waslaw préfère très vite fréquenter les élèves d'art dramatique. Dès 1905 il se distingue en interprétant dans un spectacle d'école le rôle d'un jeune faune dans Acis et Galathée de Fokine, puis en 1906, celui de Roi de rats dans Casse-Noisette de Petipa.

"Voyez-le, dans Cléopâtre. Quel nègre fidèle, cauteleux et sournois! Quelle humble manière de courber l'échine et de plier la jambe! Comme son œil est attentif au moindre signe de sa souveraine."                                                                                                                         Jean Cocteau

 

"...le rêve, le soupir (...) tournoyait, il embaumait, il exprimait la naissance du désir, inquiétant une dormeuse naïve" En s'enfuyant d'un bond dans le jardin nocturne "ce n'était plus un humain qui délaissait la chambre du phantasme pour rejoindre l'espace et se mêler aux mollesses argentines d'une nuit d'été, c'était un souffle romantique, c'était vraiment l'ombre de la rose, du vertige, du songe et du sommeil"                                                                 Anna de Noailles

En total contraste avec cet esprit éthéré, le Petrouchka imaginé par A. Benois, réglé par Fokine, lui permet de se transformer en pitoyable marionnette de son, tantôt dénuée de toute ossature, tantôt raide comme le bois dont elle fut sculptée. Le corps reste toujours celui d'une poupée, tête penchée sur une épaule, bras et jambes

mus par des mouvements spasmodiques et automatiques tandis que seul, le regard douloureux exprime les émotions, la crainte, la passion, le désespoir.

Dans l'après-midi d'un faune qui bouleverse tout Paris, : "...il s'étend, s'accoude, marche accroupi, se redresse, avance, recule avec des mouvements tantôt lents, tantôt saccadés, nerveux, anguleux: son regard épie, ses bras se tendent, sa main s'ouvre au large, les doigts l'un contre l'autre serrés, sa tête se détourne avec une convoitise d'une maladresse voulue et qu'on croirait naturelle. Entre la mimique et la plastique, l'accord est absolu, le corps tout entier signifie ce que veut l'esprit, il atteint au caractère à force de rendre pleinement le sentiment qui l'anime."                                                                             Auguste Rodin

 

"Il marchait à la manière des tigres, ce n'était pas le transport d'un aplomb sur un autre aplomb d'une charge inerte, mais la complicité élastique avec le poids, comme celle de l'aile avec l'air..."                                                                                                                                      Paul Claudel

Par la suite les parisiens curieux qui l'idolâtrent à la scène seront fort surpris de ne pas le reconnaitre à la ville, engoncé dans un pardessus trop long, presque gauche, l'expression morne, en réalité toujours plongé dans ses songes intérieures.

Cette maitrise inné du corps par l'âme, de l'animal par l'esprit, cet abandon total à l'intuition et cette volontaire dépossession en un dieu créateur du monde, Nijinsky est sans doute le seul à en avoir généreusement offert l'exemple le plus bouleversant.  Son passage laisse une trace indélébile et foudroyante, celle d'un être qui s'est livré  en un élan quasi mystique au dieu qui l'habite, au Dieu qui se veut chair transfiguré par le sentiment et l'âme.